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Les poètes de la vie rustique

Les poètes de la vie rustique

gravureLa deuxième partie du XVIe siècle est marquée par le retour éphémère de la poésie rustique qui ne dépassera pas les débuts du siècle suivant.
Ce mouvement de rejet fut sans doute favorisé par les troubles religieux et diverses parutions dont Le mespris de la court, avec la commendation de la vie rustique, de Fray Antonio de Guevara traduit par Antoine d'Alaigre qui eut un très grand succès dans toute l'Europe, et par l'intérêt que portaient certains d'entre eux à la philosophie stoïcienne, les pensées de Marc-Aurèle ayant été traduites et éditées à cette époque. Cette dernière verra aussi la mutation qui voit le déclin de l'ère féodale et l'avènement d'une aristocratie bourgeoise en lieu et place de la noblesse médiévale, la dissolution du pouvoir royal et la corruption, l'ambiance délétère et les extravagances de la cour des derniers Valois.
Certains poètes choisissent de leur plein gré, une vie loin de la cour tels Jean Bouchet, Du Faur de Pibrac, Saluste du Bartas, Maurice Sève et Philibert Guide. Ce dernier, dans son poème "La Colombière et maison rustique", déclare dès les premiers vers: lireEternel tout puissant qui remplis terre et cieux
D'une essence triple-une et qui conduys iceux,
Comme seul créateur de leur pure origine:
Sois guyde de ma guyde et mes sens illumine,
A ce que supporté de ta puissante main,
Je puisse aux laboureurs (comme de main en main)
Chanter à ton honneur la plaisante et antique
Origine et progrez de la vie Rustique.

Il poursuit par la Genèse de la création- voir - et après avoir mis en scène Jésus-Christ, fait une satire de la société des magistrats, univers qu'il connait bien puisque lui-même est procureur au baillage de Chalon et des médecins: lireL'homme doncques qui a telle vray cognoissance,
Attendant l'heureux jour de mort, sa delivrance,
Vit au monde contant. Surtout le laboureur,
Peut mieux aux champs jouir d'un tel bien & bon heur,
Puis qu'il est esloigné d'ambition, laquelle
Entre les courtisans est vie, & mort cruelle,
Qui n'est en rien tenu mandier le secours
De l'usurier qui mine & le bien & les jours:
Qui ne tombe aux dangers du peu d'experience
Des nouveaux Médecins, sans pitié ny clemence:
Ny es seditions d'un peuple mutine,
Ou la vie & le bien est souvent butiné.
Il est bien loin aussi de la mort poursuyvie
Entre les citoyens par la maudite envie,
Et ne sent le mensonge, & dent des procureurs
Qui non Saoulez¹ d'argent causent de grands malheurs.
Il ne voit pas aussi l'iniquité perverse
D'un juge corrompu qui le bon droit renverse:
Et ne sçait pas que c'est de la deloyauté
D'un brouilleux advocat non expérimenté:
Lequel le plus souvent ne cerche² pas au livre
Des docteurs & du droit, le droit qu'il faudrait suivre,
Mais bien tant seulement ce qu'il pense servir
A la cause qu'il a, selon son fol desir,
Jugé une fois bonne: en somme toutes causes
Treuvent des advocats (je dis en toutes choses)
Et bien souvent aussi des juges tous confus,
Si qu'entre les savans, il y a beaucoup plus
De questions du droit demeuré indecises,
Que de resolutions bonnes & bien comprises.
En bref tous les malheurs viennent en notre endroit
Pour ne pouvoir connoitre,ou vouloir aller droit.

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1- gavés, rassasiés;
2- recherche

Après cette diatribe, l'auteur en vient à décrire la nature: lire

Chez les poétes-courtisans, les causes sont à rechercher dans leurs conditions dans lesquelles ils doivent évoluer pour se faire connaître: la non reconnaissance de leur travail qui leur apporte déception et aigreur, leur avilissement qui les fait quémander honneurs et argent, objets de leur démarche et contraints de passer par cet état pour obtenir privilèges et revenus leur fait regretter une vie plus saine, plus proche de leurs aspirations profondes.
Parmi une lignée de poétes sont Ronsard qui écrira La vie loin de la cour, son disciple Amadis Jamyn, Claude Gauchet, auteur des Plaisirs de champs divisés en quatre livres selon les quatre saisons que Claude-Pierre Goujet, dans son "Histoire de la littérature françoise", jugeait de fort mauvais goût, y voyait un grand nombre de "quolibets" qu'il falloit laisser à la populace, des descriptions prolixes jusqu'à la fadeur, & de temps à autre une morale qui déshonore l'Ecrivain et ses qualités de prêtres, de Prieur & d'Aumônier. et Emmanuel Louis Nicolas Viollet-le-Duc qui, dans son "Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique de M. Viollet-le-Duc" le qualifie pas plus mauvais que d'autres de même espèce... que le style de Gauchet est abondant jusquà la prolixité, mais qu'il n'est pas entièrement privé d'élégance et de la couleur qui font le principal mérite de ces sortes d'ouvrages.
gravure Parmi les poèmes, on peut nommer les "Propos rustiques" de Noël du Fail d'inspiration rabelaisienne, "divers jeux rustiques" de du Bellay, "les Plaisirs du Gentilhomme champestre" de Nicolas Rapin dont Benjamin Fillon dira: Ses poésies françaises allient souvent la grâce à l'énergie et ont un véritable cachet d'originalité, quoique remplies de réminiscences des auteurs classiques. Le petit poème que nous reproduisons montre surtout que, sous le rapport du style et de l'intelligence du génie de la langue, il était bien supérieur à la plupart des poètes de son temps. Mis à part cette oeuvre, sa poésie est aujourd'hui tombée dans l'oubli et son succès ne dépassera pas la vie de son auteur.
On peut également nommer "SoupirsSonnet écrit alors que le poète trouvait triste sa condition de courtisan,
obligé trop souvent de feindre pour plaire et tourmenté par la
recherche des honneurs. L'entourage de d'Avanson, son protecteur,
était une cour en petit; on y méprisait ou on y négligeait les poètes.
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Bien heureux est celuy, qui loing de la cité,
Vit librement aux champs dans son propre héritage.
Et qui conduyt en paix le train de son mesnage,
Sans rechercher plus loing autre félicité.

Il ne sçait que veult dire avoir nécessité,
Et n'a point d'autre soing que de son labourage.
Et si sa maison n'est pleine de grand ouvrage,
Aussi n'est-il grevé de grand' adversité.

Ores il ante un arbre, et ores il marye
Les vignes aux ormeaux, et ore en la prairie
Il desbonde un ruisseau pour l'herbe en arouzer;

Puis au soir il retourne, et souppe à la chandelle
Avecques ses enfants et sa femme fidelle
Puis se chausse ou devise et s'en va reposer.

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Après avoir acquis les honneurs, il oublira le désir d'une vie rustique!
" d'Olivier de Magny dont l'abbé Goujet ci-dessus cité, dans sa Bibliothèque françoise, parle avec sévérité car il ne voit guère en lui qu'un écrivain licencieux qui a trop chanté l'amour, et Maurice Scève qui écrivit Saulsaye: Eglogue de la vie solitaire et qui, en harmonie avec ses écrits, fut un poète reconnu mais resta éloigné de toute vie courtisane.
gravure Premier biographe de Pierre de Ronsard, Claude Binet publia en 1584, "Les plaisirs de la vie rustique et solitaire".
Hors Ronsard et du Bellay, parmi les plus admirés, fut Philippe Desportes, auteur de "Ode sur le plaisir de la vie rustique" et Guy du Faur, seigneur de Pibrac, auteur des "Plaisirs de la vie rustique" à qui Nicolas Rapin avait adressé son œuvre
Docte Pybraq, honorable sonneur de la rustique chanson,
Quand il te plaist les Sœurs du double mont visiter:
Osé-je bien temeraire joueur, de ta fluste le doux son,
Et tes doctes accords rustiquement imiter?
Pardonne-moy : quelque part que tu sois la Poulongne repaissant
D’un doux miel que tu fais hors de ta levre couler :
Bien que ne suis qu’un geay gazouilleur, de ton aisle me poussant,
En ta faveur je m’attends sur le nuage voler.

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"les Plaisirs du Gentilhomme champestre" et qui fut célébré par Claude Binet
Guide, PYBRAC, des Rois & des Princes qui ont
Le cœur ceint de vertus & de lauriers le front,
Encor qu’un grave soin vous éloigne de France
Pour borner par conseil la Flamande inconstance,
D’un œil benin pourtant, d’un non grave sourcy
Vous recevrez, je croy, ce que je chante icy:
Epris de la beauté de vos chants que j’imite,
Heureux si apres vous quelque los je merite.

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et le père Rapin au XVIIe siècle.
Guillaume du Bartas, dans "La sepmaine", au troisième jour de la création, lorsque la terre et les eaux furent séparées, fait une hymne à la terre qui se termine par un éloge de la vie rustique: lire
Dans une édition de ses poèmes, Philibert Guide, sous le nom de Philibert Hégémon, fait figurer sous le titre "Louanges de la vie champêtre" tous les vers ci-dessus cités en manière d'assentissement de cette vie rustique qu'ils apprécient et prend en compte que cette dernière convient à des personnes aisées.
Quant à Jean de la Taille, las de languir dans les antichambres du Louvre, il rompit avec la cour, se retira dans son manoir de Bondaroy et composa "Le courtisan retiré" dans lequel il déclare:

"O demi-dieu qui vit en son champ retiré,
Ou l'on dit librement tout ce qui vient à gré.
...
Un peuple est plus qu'un roi, un content qu'un chétif,
Ainsi un libre aux champs, qu'un courtisan captif.
"

... pour échapper au courtisan qui, jusqu'à la fin, suit son maître et que Marboeuf décrit dans une prosopopée au courtisan.

gravureOn remarquera que la plupart des courtisans-poètes qui chantèrent la vie rustique et son bonheur ne franchirent le pas pour s'engager dans cette voie et qu'ils en sortirent que remplis de rancoeur, de désillusion et désappointés.
Le plus apte aurait été probablement Pierre Ronsard si son ambition ne l'avait porté à acquérir gloire et bénéfices nécessaires non pas à une vie courtisane où le paraître dominait, mais uniquement suffisants à une vie simple. Ce n'est que quelques années avant sa mort qu'il tenta de mettre sa vie en conformité avec lui-même.
Comme Rapin, il termina sa vie dans l'amertume, considérant qu'il avait été mal rétribué des services rendus; de Magny oublia le bonheur de la vie rustique lorsqu'il obtint le succès qu'il espérait, Amadis Jamyn revint chez lui et tenta de passer à la postérité en créant une école, Desportes finit ses jours dans son abbaye de Bonport, sa poésie éclipsée par celle de Malherbe et Jean de la Taille revint chez lui en petit seigneur de province, après avoir rien obtenu!

Au XVIIe siècle, ce type de poésie se prolongea dans les oeuvres d'Isaac Habert qui fit une "Louange de la vie rustique" dans un style pré-baroque, dépouillé des figures mythologiques que Ronsard nous avait abreuvé, puis Pierre de Marboeuf la réduira en lui donnant seul contentement d'un amour rustique.
Un abbé de cour, l'abbé de Chaulieu, fera la même constatation: lire.

Sources

- Tatham AMBERSLEY DALEY- Jean de la Taillephoto - Etude historique et littéraire - Slatkine Reprints
- Collectif- Nature & Paysagesphoto - L'émergence d'une nouvelle subjectivité à la Renaissance - Ecole des Chartes
- Guy du FAUR de PIBRAC- Les Quatrains - Les plaisirs de la vie rustiquephoto et autres poésies - Droz
Sur le Web:
- Paul BONNEFON- Pierre de Paschal- Historiographe du roi- Etude biographique et littéraire.
- Gilles CORROZET- Les blasons domestiques contenantz la decoration d'une maison honneste,& du mesnage estant en icelle: invention ioyeus, & moderne.
- Noël du FAIL- Propos rustiques
- Simon GOULARD- Commentaires et annotations sur la Sepmaine de la création du monde de G. de Saluste Seigneur du Bartas
- Antonio de GUEVARA- Le mespris de la Court
- Charles LENIENT- La satire en France ou la Littérature militante au XVIe siècle
- Nicolas RAPIN- Les plaisirs du gentilhomme champêtre
- Maurice SCEVE- Saulsaye - Eglogue de la vie solitaire
- Emmanuel VIOLLET-LE-DUC- L'histoire de la satire en France

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