eux difficultés attendent les amateurs des jardins grecs de l'antiquité: la première, dûe à l'absence de recherches lors des fouilles archéologiques des sites où il aurait pu en avoir, la seconde, qu'aucun texte ne les décrit. En effet les auteurs grecs s'attachent à créer une ambiance par laquelle le lecteur comprend le lieu où l'action se passe. Chacun est une manifestation d'une multitude de forces vitales et d'expressions divines protégé par le genius loci.
"Le territoire dans sa totalité porte une empreinte sacrée qui devient une source d'inspiration pour le poète et le philosophe. Tout ce qui est naturel est d'ordre divin." écrit Bruno Marmiroli.
ans son ouvrage La guerre du Péloponnèse, Thucydide décrit les conditions dans lesquelles vivaient les Grecs de l'Antiquité des années 500/400 avant J.-C..
Le pays que l'on appelle maintenant la Grèce ne semble pas avoir été habité dès l'origine d'une manière stable; il s'y produisit d'abord des migrations, car les habitants changeaient souvent de région, sous la pression d'arrivants sans cesse plus nombreux. Le commerce n'existait pas; les relations entre les peuples n'étaient sûres, ni sur terre ni sur mer; les habitants ne tiraient chacun de leur terre que de quoi ne pas mourir de faim; ils n'amassaient pas de richesses et ne faisaient pas de plantations, car, faute de villes fortifiées, on ne savait pas si un envahisseur ne surviendrait pas et ne s'emparerait pas de tous les biens. Dans ces conditions, les gens pensaient qu'ils trouveraient n'importe où leur nourriture quotidienne, ne faisaient pas de difficultés pour émigrer et ne cherchaient pas à acquérir la suprématie ni par des villes puissantes ni par quelque autre moyen.
C'étaient surtout les meilleures terres qui avaient le plus à souffrir des changements de population: la région qu'on appelle maintenant la Thessalie, la Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse, à l'exception de l'Arcadie, bref en général les régions les plus favorisées. En effet grâce à la fertilité du sol, les ressources, en s'accroissant sans cesse, provoquaient des révolutions qui ruinaient le pays et l'exposaient aussi davantage aux attaques des étrangers.
Quant à l'Attique, depuis longtemps, en raison même de l'aridité de son sol, elle ignorait les révoltes et fut occupée sans interruption par les mêmes habitants.
Et voici qui confirme très fortement mon opinion que les migrations ont amené un développement bien différent dans les diverses cités: c'est chez les Athéniens que se réfugiaient, pensant y trouver la retraite la plus sûre, les plus puissants de ceux qu'avaient chassés du reste de la Grèce les guerres ou les révolutions; et ce sont eux qui par leur nombre ont contribué à faire la grandeur de la ville; aussi plus tard, quand le territoire de l'Attique fut devenu insuffisant, Athènes envoya des colonies en Ionie.
l faut attendre la période classique pour que les jardins soient évoqués mais l'attrait des Grecs restera aux lieux sauvages ou champêtres telles les prairies arrosées et fleuries, et aux espaces primitifs, originels, oeuvres des dieux et toujours hantés de leur présence.

es grecs, comme le montrent les écrivains, sont très sensibles aux sites naturels et aux prairies fleuries. Ainsi Moschos décrit la scène dans laquelle Europé est enlevée par Zeus, transformé en taureau blanc pour éviter les foudres d'Héra: Dés que les jeunes suivantes furent arrivées dans les prairies émaillées, elles se mirent à folâtrer chacune avec les fleurs qui lui plaisaient le plus. Celle-ci cueille le narcisse odorant, celle-là l'hyacinthe, l'autre la violette, une autre le serpolet, et la terre est jonchée des dépouilles éclatantes des prairies. Plusieurs se livrent de doux combats pour couper la chevelure parfumée du souci doré. Europe, environnée de ses compagnes, cueillait la rose vermeille et semblait Aphrodite au milieu des Grâces. Elle ne devait pas toutefois s'amuser longtemps encore à cueillir des fleurs ni conserver intacte la ceinture virginale, car à peine Zeus l'eut-il aperçue que son cœur fut soudain blessé et vaincu par les traits rapides d'Aphrodite, qui seule peut dompter le maître des dieux lui-même.



Dans "Œdipe à Colone", Sophocle décrit le bois sacré : "Le lieu où nous sommes est sacré, comme l'annoncent ces ombrages épais de lauriers, de vignes et d'oliviers ; et dans le bois de nombreux rossignols font entendre leurs chants mélodieux."
a littérature grecque ancienne a utilisé toute une série de vocables pour désigner, ce qui pourrait être un jardin: kèpos, alsos, orchatos, paradeisos, dont les traductions imprécises trahissent le très partiel recouvrement avec notre concept de jardin. Des kèpoi peuvent désigner des pays verdoyants, des orchatoi des jardins avec des légumes et des vignes, des alsè des plantations géométriques, et des paradeisoi pouvant inclure tous les autres. Nous sommes devant les mêmes difficultés de vocabulaire lorsque nous sommes devant les récits médiévaux qui nous parlent d'hortus, cortis, courtil, clos, dosier, ort, gart, jart, jardin, verger, pré, préau! En outre les spécificités littéraires et l’évolution de la langue désignent-elles les mêmes choses dans les poèmes homériques, chez Platon et Démosthène ou plus tard chez Strabon quand personne n’oserait faire équivaloir un "jardin" chez Pétrarque et chez Georges Sand ou Emile Zola.
Bien qu'ils n'y eut aucun écrit sur les jardins, il n'est pas concevable que les Grecs ne puissent avoir de jardins potagers et la lecture des textes homériques nous prouvent que ceux-ci existaient.
Le rare témoignage provient de la civilisation minoenne où le jardin est une représentation en réduction de la nature qui met l'homme en relation avec le supra-naturel.
A l'extérieur des villes, la terre était attribuée au cultivateur par tirage au sort qui la partageait en trois parts: l'une pour les céréales avec pratique de la jachère, la seconde en vignoble et la troisième en plantation de figuiers, oliviers, noyers, mûriers, pommiers, poiriers, châtaigniers. L'accès à la citoyenneté était conditionnée par la possession et la mise en valeur d'une portion du territoire national.
Il semblerait que ces terres donnaient la principale nourriture aux Grecs et les légumes étaient peu nombreux: il n'y aurait eu que salades, fèves, choux, radis noirs, courges et potirons, oignons.
Ainsi nous saurons que les Grecs cultivaient outre, des raves mais aussi des poireaux, des asperges, du basilic et de la menthe! et pouvons en déduire qu'Apelle était végétarien... et peut-être pythagoricien?
Peut-être a t-on une description d'un jardin par Homère qui décrit celui d'Alkinoos, bien qu'il s'agit d'un jardin mythique et perçu comme un jardin merveilleux: lire.
Les fleurs les plus représentées sont les roses, les violettes, le safran et le lis auxquelles on peut ajouter la giroflée, le narcisse.
Mais la Grèce antique périclita avec son agriculture, peut-être à cause de la dureté et de l'appauvrissement des sols, qui se traduisit par un exode massif des populations vers la mer Noire et les cotes méditerranéennes et c'est ainsi que les Grecs apprendront aux Gaulois, selon Justinus, la culture de la vigne et de l'olivier.
Un siècle après Strabon, Plutarque décrira la désolation du sol grec.
Ah! par Héra, le bel endroit pour y faire halte! Ce platane vraiment couvre autant d’espace qu’il est élevé. Et ce gattilier, qu’il est grand et magnifiquement ombreux! Dans le plein de sa floraison comme il est, l’endroit n’en peut être davantage embaumé! Et encore, le charme sans pareil de cette source qui coule sous le platane, la fraîcheur de son eau: il suffit de mon pied pour me l’attester! C’est à des Nymphes, c’est à Achéloüs, si j’en juge par ces figurines, par ces statues de dieux, qu’elle est sans doute consacrée. Et encore, s’il te plaît, le bon air qu’on a ici n’est-il pas enviable et prodigieusement plaisant? Claire mélodie d’été, qui fait écho au chœur des cigales! Mais le raffinement le plus exquis, c’est ce gazon, avec la douceur naturelle de sa pente qui permet, en s’y étendant, d’avoir la tête parfaitement à l’aise....


Les jardins d'AdonisCes jardins éphémères font dire à Socrate un laboureur sensé, s’il avait des semences qu’il affectionnât et qu’il voulût voir fructifier, irait-il sérieusement les planter en été dans les jardins d’Adonis.

- Héra, liée à la fécondité et au règne végétal; elle règne sur les terres fertiles et les prairies.
ous possédons quelques éléments qui nous apprennent que les abords des temples pouvaient être jardinés. Ainsi autour de celui d'Héphaïstos et d'Athéna Ergané, également connu sous le nom d'Héphaïstéion étaient plantés des grenadiers, des myrtes et des lauriers et l'on y créa un petit jardin.
André Motte dans "Prairies et jardins dans la Grèce antique"
Le jardin, c'est l'ancienne destination de l'homme;[...] Sa fondation répond à l'angoisse la plus ancienne, celle de la mort et de la finitude de la vie. Le jardin nous fait prendre conscience des sentiments les plus heureux comme l'amour et les plus effrayants, telle la mort.[...] Il n'est pas seulement le produit d'une création géniale, héritée des dieux, mais aussi une œuvre qui possède en elle-même sa propre luminosité. Il nous guérit par cette lumière, à la manière d'Orphée qui vient du phénicien "aour", la lumière, et "rophae", la guérison, celui qui guérit par la lumière.



D'après Diogène Laërce, ainsi appelé du nom du héros Académos, comme l’atteste Eupolis.
Selon Plutarque, c'est Cimon qui aurait fait planter des platanes sur l'Agora d'Athènes et aurait aménagé en parc public le quartier de l'Académie situé en dehors des murs d'Athènes, au nord-ouest de la ville. Platon y installa son jardin philosophique.
Ce parc établi sur le bourg de Colone, était arrosé par le Céphise qui en faisait un lieu enchanteur comme le décrit Sophocle: lire.
Ici, sos la rosée du ciel, avec constance, chaque jour, fleurissent, en grappes superbes,
le narcisse, couronne antique au front des deux Grandes Déesses, et le safran aux reflets
d'or; pour ne rien dire du flot qui ne s'endort, ni ne baisse jamais, du flot vagabond du
Céphise, qui, fidèlement, chaque jour, se hâte de venir avec son onde pure,
fertiliser les plaines de cette terre aux vastes flancs, à laquelle les chœurs
des Muses ne montrent pas non plus de haine, ni Aphrodite aux rêves d'or.
Aristophane sera aussi élogieux! "Brillant et frais comme une fleur, tu passeras ton temps dans les gymnases, au lieu de débiter sur l'Agora des bavardages épineux... Tu descendras à l'Académie où, sous les oliviers sacrés, tu prendras ta course, couronné de léger roseau, avec un ami de ton âge, fleurant le smilax, l'insouciance et le peuplier blanc qui perd ses chatons, jouissant de la saison printanière, quand le platane chuchote avec l'orme."
Selon les dires de Sophocle: "... c'est le séjour du vénérable Poséidon et du dieu qui ravit le feu céleste, du Titan Prométhée. ...Les campagnes voisines se glorifient d'être sous la protection de Colonus l'équestre qui a donné son nom à tous les habitants.
[...] C'était aussi le séjour des redoutables déesses, filles de la Terre et de l'Érèbe".
Cinq cents ans après la mort de Platon Pausanias nous le décrira ainsi:
Hors de la ville, dans les bourgs et sur les chemins, vous voyez des temples de Dieux, et des tombeaux érigés à des héros et à d'autres personnes. L'Académie qui est tout auprès de la ville était jadis le domaine d'un simple particulier, c'est maintenant un gymnase. En y descendant, vous trouvez une enceinte consacrée, à Artémis, et des statues en bois représentant Aristé et Callisté (très bonne, et très belle), surnoms qui sont à ce que je crois, ceux d'Artémis,... Il y a dans le même endroit un petit temple où l'on porte, tous les ans à certains jours, la statue de Dionysos Éleuthère. Voilà tous les temples qui se trouvent de ce côte.
[...]
Il y a devant l'entrée de l'Académie un autel dédié à Éros, avec une inscription portant que Charmus est le premier Athénien qui ait érigé une statue à ce dieu. L'autel dédié à Antéros, qu'on voit dans la ville, a été, dit-on, érigé par les étrangers domiciliés dans Athènes...
On voit dans l'Académie un autel de Prométhée, qui est le point de départ d'une course qu'on fait en tenant des flambeaux allumés ...Il y a dans le même endroit divers autels consacrés aux Muses, à Hermès, à Athéna et à Heraclès; .... On y voit aussi un olivier qui est, dit-on, le second qui ait paru.
Non loin de l'Académie est le tombeau de Platon.
Dans le même lieu s'élève la tour de Timon, le seul homme qui ait cru qu'on ne pouvait vivre heureux qu'en fuyant tous ses semblables. L'endroit nommé Colonus Hippius, est, dit-on, le premier lieu de l'Attique où Œdipe ait mis le pied, tradition qui ne s'accorde point avec ce que dit Homère. Vous y remarquerez l'autel de Poséidon Hippius, celui d'Athéna Hippia, le monument héroïque de Pirithoüs et de Thésée, celui d'Œdipe et celui d' Adraste. Le bois sacré de Poséidon et son temple, furent brûlés par Antigone, dans une irruption qu'il fit dans l'Attique, que son armée avait déjà ravagée d'autres fois.
On ne sais pas si tous ces temples et autels étaient en place lorsque Platon exercait.
A son retour de Sicile, Platon commença à enseigner dans les allées ombragées du dieu Hécadémos puis il acquit un petit jardin près de l’Académie qu'il consacra aux Muses.
Platon pratiquait la philosophie comme sectateur d’Héraclite, d’abord dans l’Académie, puis dans le jardin regardant vers Colone, comme le rapporte Alexandre dans ses Successions.



l faut comprendre que ce mot ne désigne pas un jardin au sens strict du terme, mais est le qualificatif du lieu, comme l'Académie de Platon, le Lycée d'Aristote ou le Portique de Zénon, où enseignait le philosophe.
Il fut crée en 306 avant Jésus-Christ, au nord-ouest d'Athènes, hors des murs de la ville bien que Pierre Bonnchère le dit "intra muros" de la ville d'Athènes. Il avait été acquis au prix de 80 mines qui furent probablement payées par des bienfaiteurs et les adeptes d'Epicure.
Gilles Deleuze dont le concept est repris par Michel Onfray, fait du jardin, un objet conceptuel. Il renvoit à l'Eden et au jardin des Hespérides, lieux où le bonheur est possible. Ce dernier propose que ce jardin où l'amitié est le principe primordial de cette philosophie fonctionne à l'opposé de la République de Platon.
Ce que dit Athénée du jardin d'Epicure: Mortels, vous vous soumettez aux plus rudes travaux: la soif insatiable du gain vous jette au milieu des luttes et des combats; et cependant la nature se contente de peu de chose; mais l'ambition n'a pas de bornes; c'est l'illustre fils de Néoclès qui l'a dit, inspiré par les Muses ou par le trépied sacré d'Apollon.

Disciple de Platon puis d'Aristote, Théophraste acquit un jardin dans lequel il enseigna la philosophie où la nature tenait une place importante.
Dans son testament, il demande: lire

La conception antique du jardin comme lieu d'élévation de l'esprit sera repris dans un cadre humaniste à la Renaissance par la création de l'"Académie platonicienne de Florence" par les Médicis, dans leurs jardins de la villa Medicea di Careggi
Jardins de la villa di Careggi. et de Poggio a Caiano
Jardins de la villa Poggio a Caiano.; un enseignement neo-platonicien selon Marsile Ficin y sera proposé dans le but de réaliser la conciliation du platonisme et de la religion.
Dans le dernièr quart du XVIe siècle/début du XVIIe siècle, Just Lipse reprendra cette conception du jardin dans De Constantia (1583) où un stoïcisme chrétien est developpé au cours de promenades dans un jardin. voir
Il complétera son enseignement par deux traités, Manuductionis ad stoicam philosophiam et Physiologia stoicorum, tous deux publiés en 1604.
- Pseudo-Theocrite, Moschos, Bion, divers - Les belles lettres
- revue Archéologie n°375
- Grèce - Rome - Actes Sud
- Amis du fonds Mercator
- La mythologie des aromates en Grèce- NRF/Gallimard
- Rencontre philosophique- L'Harmattan et Au jardin d'Academos- une rencontre philosophique et artistique- La rencontre philosophique dans le jardin grec - Thèse de doctorat en philosophie, Université Paris VIII.