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Long et dur est le chemin qui de l'Enfer conduit à La Lumière.

Les jardins dans les écrits religieux médiévaux

Guerric d'Igny

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Guerric d'Igny (vers 1070/80-1157)
abbé cistercien.
Ô Seigneur Jésus, véritable Jardinier, opérez en nous ce que Vous exigez de nous. Car sans Vous nous ne pouvons rien faire. Vous êtes, en effet, le véritable jardinier, Vous êtes et le créateur, le cultivateur ou le gardien de ce jardin, Vous qui plantez par Vos paroles, arrosez par Votre esprit, et donnez l'accroissement par Votre vertu. Vous vous trompiez, Marie, lorsque Vous le preniez pour le jardinier de ce jardin pauvre et étroit où il avait été enseveli. Il est le Jardinier de tout le monde, le Jardinier du ciel, le Jardinier de l'Eglise qu'il plante et arrose ici-bas, jusqu'à ce que, son accroissement achevé, Il la transplante dans la terre des vivants, le long du cours des eaux vives, où elle ne craindra pas, quand la chaleur viendra, où ses feuilles seront toujours vertes et où elle ne cessera de produire du fruit. Heureux, Seigneur, ceux qui habitent dans ces jardins, ils Vous loueront aux siècles des siècles. Ainsi soit-il. ?

Le "Vrigiet de solas"

"Cest livre puet on apieler vrigiet de solas. Car ki vioult y entrer par penser et par estude, il i trueve arbres plaisans et fruis suffisans pour arme nourir et pour cors duire et aprendre."

Le catalogue des manuscrits de la Bibliothèque nationale définit le "Vrigiet de Solas" comme un "abrégé de la doctrine chrétienne en figures".
Daté des XIIIe-XIVe siècles, il présente dix-neuf planches enluminées sur les trente-deux pages qui le composent; les treize pages restantes sont entièrement blanches qui devaient peut-être, être destinées à accueillir des textes relatifs aux différentes enluminures. Nous sommes là en présence d'un manuscrit qui inaugure la série des "âmes dévotes" qui conduira au cours des XIVe et début du XVe aux écrits de Pierre d'Ailly et de G. Deguileville.

Cliquez sur les images.
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La lecture de la plupart des enluminures se fait de bas en haut pour donner un sens religieux et moral comme le dit François Garnier: Font exception à cet usage les programmes qui n'exposent pas seulement une suite de faits, réels ou imaginaires, mais lui donnent un sens religieux et moral. L'utilisation verticale de la lecture de bas en haut peut-être utilisée. ?
C'est une invitation pour une élévation de l'âme du lecteur!
Chaque planche exploite les nombres 6, 7, 10 et 12 auxquels on peut ajouter le 3 et le 4 dont la somme 7 est de nombreuses fois évoquée. Ce document contient également deux poèmes français et des inscriptions en latin ou en français qui servent de légendes aux enluminures.

Guillaume Deguileville

Chançonnetes de tres fines amouretes en Cantiques contenues

Dans ce long poème, Guillaume Deguileville nous montre un jardin inspiré du Cantique des cantiques, clos tel l'hortus conclusus qui est celui de la Vierge mais pourrait être aussi une célébration de l'Eglise.

Un jardin clos tu es vraiment,
Ma sœur, mon épouse, au printemps
Ainsi qu'en toute autre saison,
Jardin clos où bêtes sauvages
Ne trouveraient aucun chemin
Permettant d'abîmer ses fleurs,
Car il est des anges gardiens
Partout qui veillent au jardin
Toujours servi sincèrement,
Toujours opulent par ses fruits,
Toujours verdissant de vertus,
Ne cessant jamais de fleurir.

Le livre du pélerin de vie humaine

Sous ce titre, G. Deguileville raconte en 17750 vers, le pélerinage de l'auteur qui, en songe une nuit, voit dans un miroir, la Jérusalem céleste; il est aidé par "Grace de Dieu" qui lui remet un viatique et des armes pour effectuer son voyage.
En cours de route il rencontrera "Paresse la gouteuse, la boiteuse toute engourdie, l'estropiée..." qui sera l'occasion de faire appel au jardin.

Je suis celle qui fait venir
Sans bêcher chardons aux jardins,
Et pousser ronces et orties,
En chausse-trappes, sans semer.

Jean Joret

Jean Joret auteur du "Jardrin salutaire", poéme composé de 486 vers dont 46 huitains abécédaires développant 368 vers, allégorie du jardin/Église/Paradis.
Ce poème commence par un prologue suivi d'une "Exoration au Roy nostre sire" dans laquelle il prie le roi Charles VIII, de le prendre comme "escripteur" comme le fut durant le règne des deux rois qui le précèdèrent, auquel il sierait d'attribuer quelques gages.
Cy aprés commance ledit brief traictié du jardrin salutaire composé par l'atteur pour le roy nostre sire Charles huitiesme de ce nom selon les XXIII lettres de A. B. C. ou moys de decembre M. IIIIc IIIIxx et huit, et sur chascune lettre sont deux coupletz.

Au doulx printemps que tous arbres fleurissent,
Souef odorants aux plaisans jours de may
Et des boutons toutes belles fleurs yssent.
Joyeux d'esprit et laissant tout esmay,
Sur les verts champs tant beaux je cheminay
En contemplant la divine puissance.
Mais Dieu louer, si de lui chemin n'ay
Et sa grâce, l'as! je ne puis sans ce.
[...]
Bien longuement quant j'eus lors cheminé
De loing je vy ung jardin spacieux
Clos de haulx murs, de bois environé
Plain de tous biens et fruictz délicieux,
De toutes fleurs et arbres spécieux:
Et est nommé le Jardrin Salutaire.
C'est le plus bel vergier dessoubz les cieux,
De le louer, jamais ne me puis taire.

Blanches roses comme lys, et vermeilles,
Et toutes fleurs moult odoriférans,
Palmes, cyprès, haulx cèdres à merveilles
Et tous arbres très bien fructiférans
Sont en ce lieu, que cueurs désidérans,
Plaisir à voir pourraient adviser;
Toutes beautez y sont splendiférans
Et tous trésors qu'on saurait deviser.

Ce beau jardrin est à ung Roy très digne
Qui n'a qu'ung filz, auquel il a commis
De bien régir son vergier et sa vigne
Arbres et fleurs dedans plantez et mis.

N'a home nul, jamais il n'est permis
D'y resider s'il n'a fidélité,
Gardes y a, que nulz fauz ennemis
N'y furent mal furt ou crudélité.
[...]
De ce vergier, quant approcher vouliz,
Vint devant moy ung saige messagier,
Bien ancien, qui me dist: mon chier filz,
Nul n'entre céans quand il est estrangier;
Mais fault quil soit féal sans soy changier.
Et je lui dis: Sire, dès ma jeunesse
Je suis féal; or doncques sans dangier,
Vous entrerez en grant joye et liesse.

Et puis à moy vint une damoiselle
Qui me mena du jardrin à l'entrée,
Ou je trouvai une grand dame belle
Noble et plaisant, de drap d'or préparée,
Qui lors me dist de parole assurée:
As-tu féal, espoir du Roy servir?
Je dis que oyl; et lors sans demourée
Du beau vergier me fist la porte ouvrir

Entré quant fus en ce plaisant jardrin
De tous oiseaux très joyeux chants ouy
Harmonisans tout doulx siur et matin,
Dont amplement mon cueur fut resjouy.
De tous arbres et fleurs, espanouy
Est ce vergier, plus odorans que basme,
De joye en fus lors comme esvanouy
Et doulcement m'emdormy soubz ung palme.


S'ensuit un rêve dans lequel sont évoqués les qualités du roi en tant que garant de la sécurité et de l'ordre dans le royaume jusqu'à l'arrivée du messager qui réveille le dormeur et lui annonce qu'il va rencontrer le roi; il affirme de nouveau sa fidèlité; le lendemain est alors introduit dans une chapelle où il peut enfin servir le roi.
S'ensuit l'exposition moralle de ce brief Traictie qui est en fait une allégorie qui occupent 18 huitains.

Morallement pour ce livre exposer,
Ce Vergier, c'est l'église militante;
Et pour plus hault en dire et déposer,
C'est des haulx cieux l'église triumphante.
Ce Messagier c'est foy a Dieu plaisante,
Qui vint à moy parler premièrement;
Nul n'entrera s'il n'a foy suffisante
En l'Eglise pour parler clèrement.
Mon divin Roy, parlant morallement,
Ce beau jardrin c'est saincte mère Eglise,
Qui a este dès son commancement
Et tousjours est des bons et saincts exquise.
Le Roy, c'est Dieu, dont toute grace est prise
Et son seul filz, c'est le doulx Jhesuscrist
Des bons Xrestiens est et sera requise
Tant que viendra le dampné antécrist.

Nos bons désirs devots et saincts pensers sont les fleurs et boutons beaux et clers, les fruits sont nos bonnes actions et par les arbres de ce Vergier j'entends en général tous les bons katoliques; les roses et fleurs de l'église très saincte Et beaux arbres tant vers et florissans sont les justes.
Ces huitains ont également pour sujets les principaux modèles de la religion catholique tels Marie, les martyrs, les prophètes, les apôtres, les anges et archanges, etc... S'ensuit après la plus haulte exposition celeste et divine de ce brief Traictié.

Chrestiens, en Dieu Jhesus nostre saulveur
Pour plus parler du jardrin haultement,
C'est le beau ciel du très hault empereur
Qui là régne perpetuellement.
Ung Dieu en trois personnes, vrayement
Qui ne font qu'ung en sainte trinité
Et roy des roys est infailliblement
En sa gloire triumphe et dignité.
Chrestiens, pensez de Dieu la grant bonté
Sa puissance, sa clémence et valeur,
Du hault jardrin céleste la beauté,
Qui sont les cieulx d'incomparable honneur,
Où sont joyes, repos resplendisseur
Richesse et biens infiniz à largesse.
Ceux qui y sont auront tousjours bon eur
Vie et santé, gloire, paix et sagesse.

Quelques huitains encore à la gloire des personnages de la Bible et du grant jardinier pour la fin arriver en son benoist jardrin de Paradis.
Cy finist le brief Traictié du Jardrin salutaire

Ce poème écrit au XVe siècle n'a été édité qu'en 1841 par un amateur normand passionné par les poètes de cette origine et jamais réédité. En dédiant son poème à Charles VIII, l'auteur lui rappelle ses anciens services auprès des rois précédants, prétexte pour obtenir une pension et reprendre ses anciennes fonctions. A cette époque, ceci était coutumier pour les poètes de cour de s'adresser aux princes afin de les tirer d'embarras. Ainsi Villon adressa des vers affectés au duc de Bourbon, André de la Vigne à Charles VIII, Marot à François Ier et Ronsard au cardinal de Lorraine lorsque la cour se désinterressait du poète.
Bien que J.-G.-A. Luthereau trouve en sa poésie quelques qualités, il précise que ce n'est pas une oeuvre marquante du XVe siècle... et ceci on l'a bien compris!

Le jardin de Pierre d'Ailly

Longtemps attribué à Jean de Gerson, le "Jardin amoureux de l'âme" de Pierre d'Ailly est la réponse d'un ecclésiastique au "Roman de la Rose". Copié sous divers titres, "Le jardin de vertueuse consolation", "Le jardin de dévotion" ou encore "Le jardin amoureux", édité six fois, est un cours de pratique spirituelle traité en un parcours initiatique à travers un "jardin d'amour" comportant seize ou dix-huit chapitres.photo Dès le début, l'auteur avertit le lecteur: "En labaye de devote religion fondee en ce mondain desert: c'est le jardin de vertueuse consolation ou le Dieu damours habite: c'est jardin gracieux ou habitte le doulx Jesus et auquel il appelle lame quant il dist ou livre des chansonnettes amoureuses. Dieu dict il a mon jardin ma doulce seur ma chiere espouse... mai elle ne peult si legierement courir ne si parfaitement querir , ne si hastivement trouver comme son cuer desire car les piez sont faibles et lasses et la voye est estroicte et aspre et le jardin ou son doulz amy habite est fermement enclos et bien fermez."
Le jardin est entouré du "mur de dure austerité, fondé sur profonde humilité eslevé par haute poureté fortiffié de patience et de benignité pour resister contre les hurs de adversité et contre les vents de prosperité."
miniature C'est par un cheminement pénible fait de pénitence que l'âme parvient à sa porte gardée par Dame Obédience qui "tient les clefs de discretion, la verge de correction et le baston de pugnition. Les clefz pour clore et ouvrir pour faire les bons entrer et les mauvais yssir." Elle est assistée de quatre demoiselles représentant les quatre vertus cardinales: prudence, tempérance, force d'âme et justice qui accompagnent désormais l'ame entrée dans le jardin: "Lors voit la saincte ame paintures reluisans, herbes verdoyans, fleurs resplandissans, arbres ombraians, fruits reconfortans, fontaines bruians, oysillons chantans et amis et amies joyeusement et honnestement esbanoyans." [...]
"Mais de toutes ces choses qui tant sont plaisantes et belles la saincte ame regarde et considere premierement et moult diligemment les nobles paintures qui sont au mur du jardin si bien et si tres subtilement pourtraittes et figurees. La voit elles les oeuvres de la divine sapience, les merveilles de la saincte escripture, les ystoires de la Bible, les enseignemens des evangiles, les merveilleux miracles de jesucrist, les faitz des apostres, les victoires des martirs, les vertus des confesseurs, la belle et honneste vie des vierges chastes et sainctes, les ditz des sages et les exemples des sains preudhommes. [...]
miniature Apres ce que la saincte ame est par cette painture souffisamment endoctrinée elle procede plus avant au jardin pour sentir et flairer la tresplaisant odeur des herbes des fleurs et de la tres grande douceur des arbres et de leurs fruis [...] En ceste terre naissent les herbes de humble meditation, les arbres de haute contemplation, les fleurs de honneste conversation, les fruits de saincte perfection.... Elle se siet dessus la verdure des odoriferans herbes, elle se repose de soubz lombre des arbres, elle cueille les fleurs, elle gouste les fruitz, elle cueille la violette de vraye charite laquelle violette croist dessus lerbette de basse humilite et en fait un moult beau chapelet pour soy parer et pour mieulx plaire a son ami."

miniature A ce stade, l'âme croit arriver au centre du jardin en découvrant l'Arbre de la Croix où la compassion, nouvelle source de souffrance, fera intervenir trois dames incarnant les trois vertus théologales qui la réconfortera. Enfin "La trouve la doulce fontaine de grace de laquelle sourdent et naissent sept ruisseaulx qui sont les sept sacrements de Jhesuchrist et sept aultres qui sont les sept dons du saint esperit. La treuve elle la doulce fontaine de misericorde qui se multiplie et despart en sept ruisseaulx qui sont sept auvres de misericorde espirituelles et sept autres qui sont les sept euvres de misericorde corporeles. Et quant ces ruisseaulx des sept euvres de misericorde passent par la fontaine de grace, il en sourt et sault une eaue moult roide et moult legiere: c'est leaue qui est vive saillant en vie pardurable si comme disoit Jesuchrist a la samaritaine."
miniature L'âme pérégrine arrive au but de son cheminement :"Ainsi prent la saincte ame doulce refection es fontaines et es ruisseaulx de ce jardin gracieux; mais moult lui accroissent son soulas et sa joye les doulz chans des oiseles volettans & chantans parmi le jardin. [...] Ce sont les oiseillons qui de terre volent au ciel en ostant les plumes de leurs cogitations hors de mondaine occupation et en mouvant les eles de leurs affections par divine meditation."
A la carole du "Roman de la rose" Pierre d'Ailly opposera les mélodies d'amour divin et de louanges: ainsi le visuel se transforme-t-il en chants et poésie et illustrera, et ce bien avant Beaumarchais, que "tout finit par des chansons".

Isabelle Fabre révèle qu'un sermon qui pourrait être attribué à Pierre d'Ailly identifie l'âme à un jardin et le cite: Premierement jou dis que a ce que gardins corporels soit biauls, grascieus et poissans et vertueus, douls, savereus et delicieus, il couvient qu'il y ait teiles conditions. Premierement qu'il soit clos dedens et dehors et qu'il ait herbe verdians, fontainne courans, soleil cler et luisans, air pur et net, douce rousee fluant, pluseurs oiselés chantans et arbres divers fruis portans, pluseurs fruis dilicieus, pluseurs florettes plainnes d'odeurs. Sans toutes ces condicions nulz gardins corporels ne doit estre loés.
Ce sermon pourrait donc être à l'origine du "Jardin amoureux de l'âme".

René d'Anjou

miniature Curieux roman que celui édité en 1470, écrit par le roi René "Le Mortifiement de Vaine Plaisance" qui conte les tribulations du coeur sacrifié de l'acteur à l'appel de son âme; ceci peut être mise en rapport avec les malheurs dus à ses guerres perdues et du décès de sa femme, Isabelle de Lorraine, mais aussi entre l'opposition que l'auteur ressent entre son désir de religiosité, d'ascèse et de piété et sa vie à la cour où le roi René aimait les fêtes et les tournois.
Je raconterai comment l'âme dévote à Seulle Crainte de Dieu et à Parfaicte Contriction se complaint piteusement du Cueur plain de vaine plaisance qui la tormente fort; et lors Seulle Crainte et Parfaicte Contriction se saississent du Cueur et puis le baillent a Souveraine Amour et Vraye Esperance et a Ferme Foy, lesquelles pour du tout le joindre à la passion de son Saulveur le cloent sur l'arbre de la croix; et Grace Divine pour mortifier sa vaine plaisance luy met le fer de lance ou cousté. Et par ainsi l'ame devote vit en ce monde en grant repos avecques son Cueur.
miniature Ainsi le coeur est pris en charge par deux dames qui se mettent en route, le dos tourné à l'âme qui s'est alors refugié dans sa petite maison. Elles arrivent alors au pied d'une montagne haute et merveilleuse d'aspect, très abrupte et escarpée- beaucoup plus d'ailleurs à regarder qu'à escalader, car il y avait un chemin qui n'était ni dangereux, ni accidenté et qu'il n'était pas déraisonnable d'emprunter; au contraire ... l'itinéraire étant tout à fait plaisant et agréable et procurait un grand apaisement.
miniature Ainsi donc, comme je l'ai dit plus haut, progressant toujours pas à pas dans notre ascension, nous atteignimes la porte d'un verger particulièrement beau et étendu où poussaient quantité d'arbres chargés de fruits nourrissants et de fleurs dont le parfum surpassait largement celui des roses et des violettes. A peine entré, je fus aussitôt pénétré d'une profonde admiration, me demandant quel endroit cela pouvait bien être, tant l'air y était cristallin, limpide et pur, d'un bleu aussi clair qu'on est en droit de l'attendre du ciel quand le temps en juin ou juillet est sans nuages, ne laissant présager ni pluie ni grand froid excessif plus ou moins susceptible de nuire au corps humain. En outre, le parfum capiteux des fleurs qui se répandait en ce lieu procurait une telle douceur, un tel plaisir, un tel réconfort et une telle joie qu'on eût pu concevoir de coeur humain assez douloureux, las, découragé, soucieux ou mélancolique qui à le respirer ne reprit vie, force et vigueur. Quant aux fruits, bien plus encore que les fleurs et les feuilles, on éprouvait à les voir un plaisir si vif et si complet qu'on en était rassasié bien plus qu'en mangeant de fort bon appétit d'autres fruits poussant ailleurs. Des fruits aussi savoureux au palais peuvent aisément être comparés à la Sainte Ecriture, car comme le dit le prophète Isaïe ainsi que l'Apôtre: "Jamais l'oeil humain n'a vu, l'oreille n'a entendu ni l'esprit de l'homme n'a conçu des bienfaits aussi nourrissants, aussi doux et délicieux que ceux que Dieu a préparés à ses amis."

lire la suite...

...il me revint en mémoire ce que dit la Genèse... au sujet du paradis terrestre: on y trouvait tous les fruits plaisants et agréables à la vue et au goût qu'on aurait pu souhaiter, sans comparer le fruit de vie grâce auquel l'homme pouvait se maintenir en vie. Néanmoins, pour ce qui est des fruits du verger dans lequel je pénétrais, je constatais qu'aucun individu manifestant une volonté purifiée ne se voyait interdire expressément d'en goûter, comme ce fut le cas au paradis avec le fruit de science qui, si l'on en mangeait, procurait la connaissance du bien et du mal. Or, comme je regardais attentivement les abords du verger, je vis écrits sur le portail en grandes lettres capitales, tracées d'un très bel azur, les mots que voici: lire
Dans l'ombre des grands arbres qui portaient de si bons fruits et de si belles fleurs dont la vue charmante et la très douce odeur étaient si flatteuses, comme je l'ai dit plus haut, j'aperçus quatre dames autour d'une croix étendue sur le sol.

miniature Le coeur sera alors cloué sur la croix et transpercé par la lance de Grâce divine. De la première blessure du coeur yssit a unesfoiz troys grosses gouttes de sang dont la premiere... avoit plus de vin que de sang, la seconde estoit de dissolution charnelle ordre et paillarde qui plus puoit que charogne pourrie. De la seconde blessure la goutte de sang estoit d'impacience, composé d'ung sang noir, colloricque, chault et bouillant. [...] Deux gouttes de sang treslaides et hideuses, dont l'une estoit d'envye maleureuse, pouvre, meschante, de couleue palle, presque seiche et ardente. ... .
Le coeur ainsi purifié est présenté à l'âme et pourront alors vivre en bonne intelligence.

Sainte Catherine de Bologne

En Italie, Caterina Vigri ecrit sous forme de deux lettres destinées à une autre femme restée anonyme, "les Douze jardins", un voyage intérieur de trois jours, rythmé par la traversée de douze jardins à qui il a été attribué un nom de fleur et un fruit correspondant à une vertu et qui permettra à l'âme de passer de l'état de débutant à celui de parfait.

1er jour
hysope: humilité
rose: contemplation
fleurs marines: purgation des vices
lys: soumission à l'esprit
2e jour
violettes: secret et solitude
oeillets: connaissance de soi
tournesol: illumination
roses rouges: charité
3e jour
olivier: miséricorde
oranger: amour et ravissement
grenades: ardeur
dernier jardin: union finale à l'époux

Sources

- Collectif- Poëtes au jardinphoto - de Pétrarque à Shakespeare- Musée national et domaine du Château de Pau;
- Guillaume de DEGUILEVILLE- Le livre du pèlerin de vie humainephoto - Le livre de poche- Lettres gothiques
- Isabelle FABRE- Les vergters de l'âmephoto - L'allégorie du jardin spirituel à la fin du Moyen-Âge- Honoré Champion
- Christophe IMBERT - Philippe MAUPEU- Le paysage allégoriquephoto - Entre image mentale et pays transfiguré - Presses universitaires de Rennes
- RENE D'ANJOU- Le Mortifiement de Vaine Plaisancephoto - traduction d'Isabelle Fabre- puf
Sur le Web
- Pierre d'AILLY- Oœvres complètes
- Hélène BOUGET- Le miroir de vie et de mort Une enluminure du Vrigiet de Solas
- Isabelle FABRE- Aspects de l'allégorie spirituelle au XVe siècle Le jardin amoureux de l'âme de Pierre d'Ailly
- Arthur LANGFORS- Notice du manuscrit français 9220 de la Bibliothèque nationale- et Le miroir de vie et de mort
Ouvrage numérisé
- J.-G.-A. LUTHEREAU- Jean Joret- poète normand du XVe siècle-

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